Leçon 1 sur 12 · Fondamentaux
Le cycle de réponse à incident et la préparation
Objectif
Savoir dans quel ordre agir quand un serveur Linux est compromis, qui fait quoi dans l'équipe, et ce qu'il faut avoir préparé avant la crise pour ne pas improviser le jour J.
L'essentiel
- Une réponse à incident suit un cycle : préparation, détection et analyse, confinement, éradication, reprise, retour d'expérience. Sauter une étape coûte cher (on réinstalle avant de comprendre, l'attaquant revient par la même porte).
- La première règle est de ne pas détruire les preuves : on n'éteint pas la machine, on ne « nettoie » pas à la main, on ne lance pas d'outil qui réécrit le disque.
- Chaque action est notée dans un journal de bord horodaté en UTC, avec l'auteur.
- La préparation se fait à froid : contacts, droits d'accès d'urgence, journaux centralisés, trousse d'outils de confiance avec leurs empreintes, fiches réflexes, exercices.
- On répond à une question métier, pas seulement technique : quelles données, quels clients, quelles obligations légales ?
1. Les six phases
Le modèle le plus utilisé en entreprise découpe la réponse en six étapes. Les guides officiels les regroupent parfois autrement (le guide américain du NIST, dans sa version de 2025, les range sous les fonctions du cadre de cybersécurité CSF 2.0 : gouverner, identifier, protéger, détecter, répondre, rétablir), mais le travail sur le terrain reste le même.
| Phase | Question | Exemple sur ml-web-01 |
|---|---|---|
| Préparation | Sommes-nous prêts ? | Journaux envoyés sur ml-log-01, sauvegardes testées, trousse d'outils prête |
| Détection et analyse | Que se passe-t-il vraiment ? | Une alerte sur un pic de CPU, puis une connexion root inconnue dans auth.log |
| Confinement | Comment arrêter l'hémorragie sans effacer les traces ? | Retirer le serveur du réseau public, garder la machine allumée, bloquer l'IP |
| Éradication | Qu'a laissé l'attaquant ? | Supprimer la clé SSH ajoutée, le compte caché, la tâche cron, corriger la faille |
| Reprise | Comment revenir en service en confiance ? | Reconstruire depuis une image saine, restaurer les données vérifiées, surveiller de près |
| Retour d'expérience | Qu'apprenons-nous ? | Réunion sans recherche de coupable, plan d'action daté, mise à jour des fiches |
Ce n'est pas une ligne droite : pendant l'éradication, on découvre souvent une deuxième machine touchée, et l'on revient à l'analyse.
Confinement court et confinement long
- Court terme : couper l'accès de l'attaquant le plus vite possible (règle de pare-feu, groupe de sécurité cloud, câble réseau, désactivation d'un compte).
- Long terme : garder le service rendu aux clients pendant l'enquête (un serveur de remplacement propre, une page de maintenance).
Couper l'électricité est presque toujours une erreur : la mémoire vive (processus, connexions, clés de chiffrement, fichiers supprimés encore ouverts) disparaît. On isole du réseau, on garde la machine allumée, on collecte (leçon 1.2).
2. L'équipe et les rôles
Même dans une petite structure, chaque rôle a un nom avant la crise :
| Rôle | Mission |
|---|---|
| Responsable de l'incident | Décide, priorise, tient le journal de bord, parle à la direction |
| Analystes | Collectent, analysent, proposent les mesures techniques |
| Administrateurs du système | Exécutent les actions de confinement et de reprise |
| Communication | Messages internes, clients, presse (leçon 4.1) |
| Juridique / délégué à la protection des données | Obligations légales, plainte, déclarations |
| Direction | Arbitre les choix qui coûtent (arrêt d'un service, rançon refusée, communication publique) |
Au Maroc, les administrations et les infrastructures d'importance vitale ont en plus une obligation de déclaration à la DGSSI (leçon 4.1). Le contact doit être dans la fiche avant l'incident.
3. Le journal de bord
Une enquête dure des jours ; sans journal, personne ne sait plus qui a redémarré quoi et à quelle heure. Une ligne par action :
# Format simple : heure UTC | auteur | action
date -u +%Y-%m-%dT%H:%M:%SZ # 2026-10-20T08:15:00Z
echo "$(date -u +%Y-%m-%dT%H:%M:%SZ) | ops | ml-web-01 retiré du groupe de sécurité public" >> journal-de-bord.txt
Règles :
- toujours UTC (le serveur, le pare-feu et le SIEM ne sont pas forcément dans le même fuseau ; le Maroc a changé d'heure plusieurs fois) ;
- ajouter (
>>), jamais réécrire ; le journal lui-même est une pièce du dossier ; - noter aussi les décisions et leurs raisons (« décision de ne pas éteindre : collecte mémoire prévue »).
4. La trousse d'outils de confiance
Sur une machine compromise, ls, ps ou netstat peuvent avoir été remplacés pour cacher l'attaquant. On prépare donc à froid des binaires sains et leurs empreintes :
mkdir -p /media/cle-ir/outils && cd /media/cle-ir/outils
cp /usr/bin/{ls,find,grep,stat,sha256sum,ps,ss,lsof} . # depuis une machine saine de même version
sha256sum * > SHA256SUMS
# Le jour J, sur le serveur suspect, on lance les outils depuis la clé :
/media/cle-ir/outils/sha256sum -c /media/cle-ir/outils/SHA256SUMS
/media/cle-ir/outils/ls -la /tmp
On y ajoute : un disque de collecte vide et formaté, un câble réseau, les fiches réflexes imprimées, la liste des contacts, des scripts de collecte testés (leçon 1.2), et les accès d'urgence (compte de secours, accès à la console du fournisseur cloud).
5. Préparer, concrètement
- Inventaire : quelles machines, quelles données, qui en est responsable.
- Journaux : persistants, synchronisés en heure (NTP), copiés hors du serveur.
- Sauvegardes : hors ligne ou immuables, restauration testée.
- Fiches réflexes : « compte compromis », « serveur web défiguré », « rançongiciel », « fuite de données ».
- Exercices sur table : deux heures par trimestre, un scénario, chacun joue son rôle.
Pièges fréquents
- Éteindre ou redémarrer « pour être tranquille » : la moitié des preuves part avec la mémoire.
- Réinstaller tout de suite sans comprendre l'entrée de l'attaquant : il revient par la même faille la semaine suivante.
- Prévenir l'équipe par la messagerie qui est peut-être compromise : utilisez un canal séparé (téléphone, messagerie hors du domaine).
- Heures locales mélangées : une chronologie fausse d'une heure mène à de mauvaises conclusions.
Lab
Vous préparez la réponse à l'incident INC-2026-0007 :
- ouvrir le journal de bord avec une première ligne horodatée en UTC ;
- y ajouter une seconde ligne sans écraser la première ;
- constituer la trousse d'outils de confiance et son fichier d'empreintes ;
- ranger les actions menées pendant l'incident dans la bonne phase du cycle.
Quiz
- Citez les six phases dans l'ordre.
- Pourquoi ne faut-il pas éteindre un serveur compromis ?
- Quelle différence entre confinement et éradication ?
- Pourquoi noter les heures en UTC dans le journal de bord ?
- À quoi sert le fichier
SHA256SUMSde la trousse d'outils ?
Réponses
- Préparation, détection et analyse, confinement, éradication, reprise, retour d'expérience.
- La mémoire vive (processus, connexions, fichiers supprimés encore ouverts, clés) disparaît à l'arrêt ; ce sont souvent les meilleures preuves.
- Le confinement empêche l'attaquant d'agir davantage ; l'éradication retire ce qu'il a installé et corrige la faille utilisée.
- Pour comparer sans erreur des sources de fuseaux différents (serveur, pare-feu, SIEM, fournisseur cloud).
- À vérifier, le jour J, que les outils de la trousse n'ont pas été modifiés.